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Grandir femme – Nouvelle #0

Publié par Charlie | Commentaires :0 | 30 janvier 2010

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Enfant, j’avais des cheveux infiniment longs, infiniment doux, infiniment dorés, et légèrement ondulés sur les longueurs. Des cheveux de petite sirène. Je ne me souviens pas que cette petite fille, c’était moi. Je garde pourtant, dans ma mémoire, la sensation du démêlage et du tressage ; le shampoing à la camomille, un moment joyeux et presque sacré de complicité avec ma mère. Un moment qui préparait la femme que j’allais être. Je me rappelle que ma petite sœur, un jour, s’était pendue à mes cheveux et que ma nounou, accourue à mes cris perçants – d’autant plus que j’ai eu une voix anormalement aigüe jusqu’à mes douze ans – avait déclaré qu’ils avaient poussé de trois centimètres, pour me consoler.

Aujourd’hui, je porte les cheveux courts, parfois même très courts. Dans mon for intérieur, je souffre toujours de me sentir masculine ; je trouve mes épaules trop carrées, ma démarche pas assez chaloupée, mon cou trop court et mes doigts boudinés. Et pourtant, je suis coiffée comme un garçon des années 2000 – pas comme celui de Sylvie Vartan, qui faisait tout « comme un garçon » et portait donc les cheveux longs, dans les années 70.

Avant mes dix-sept ans, je n’avais jamais mis les pieds chez un coiffeur. Les cheveux, dans ma famille, c’est resté longtemps une histoire entre mère et fille. Ma sœur aînée portait les cheveux au carré et une frange. Moi, j’avais le front dégagé, et les cheveux très longs. Elle était brune et j’étais blonde ; plus tard, on s’est amusée à danser et chanter comme les sœurs jumelles, les Demoiselles de Rochefort. Je ne sais pas si ma sœur rêvait, comme moi, de devenir belle. J’espérais moins devenir femme que devenir belle, comme si c’était deux concepts indépendants. Je ne sais pas si toutes les petites filles rêvent de devenir belles. C’était ma mère qui coupait les cheveux de ma sœur, régulièrement. Sur certaines photos, on voit que les ciseaux ont épargné une ou deux mèches au hasard, qui dépassent, un peu folles et égarés, du carré propret. Je devais avoir neuf ou dix ans lorsque ma mère m’a coupé les cheveux pour la première fois, clic clac, au carré. Pas de frange pour moi, je ne sais pas pourquoi. Ensuite, ma mère a taillé à nouveau ma chevelure, à quelques reprises, assez peu nombreuses. À seize ans, à peine jeune femme, j’avais de nouveau des cheveux longs. Je me cachais le visage derrière ce rideau doré, et mon corps sous des vêtements informes et de couleurs indéfinies. Bizarrement, et parce que les garçons adolescents ont plutôt mauvais goût, je me payais un joli succès.

À dix-sept ans, lassée de plaire, sur un coup de mal être, je suis allée chez le coiffeur et j’ai tout fait couper. À ce moment-là, j’ai changé un peu d’identité. J’avais la sensation de ressembler à un garçon : me voyant dans un miroir, je n’y voyais pas un petit mec, mais je ne me sentais plus identifiée comme fille. J’avais aussi le sentiment que si un garçon m’aimait, comme ça, il m’aimerait vraiment. J’ai toujours eu en moi cette idée que les cheveux longs, ça « représente » la femme, et moi je ne veux pas être aimée pour ce que je représente. Je voulais qu’on me regarde vraiment.

 

Petite fille, un homme a caressé mes cheveux infiniment blonds, infiniment longs, infiniment doux. Un homme a aimé la petite fille que j’ai dû être, d’un amour qui a troublé mes sentiments d’enfant. Des années plus tard, j’ai appris que cet homme qui avait marqué ma mémoire avait blessé d’autres enfants ; d’autres petites filles, qui peut-être étaient parées elles aussi de merveilleuses chevelures. Je me suis souvenue qu’une de mes camarades de classe avait les cheveux très courts, coupés à la garçonne, ce qui ne se faisait guère chez les petites filles de six ou sept ans, à l’époque. Et je me suis souvenue aussi de quelques menus incidents qui m’avaient alors fait penser confusément que cette amie ne faisait pas partie des favorites, des élues. Et petit à petit, le désir de couper mes cheveux a grandi, jusqu’à prendre toute la place, jusqu’à devenir une nécessité. J’étouffais sous leur poids, ils m’étranglaient la nuit, ils m’aveuglaient le jour. Il a fallu les sacrifier ; leur longueur, leur blondeur me mettaient en danger, tout sentiment de sécurité avait disparu.

Et maintenant j’ai vingt-trois ans. Après deux ou trois escapades capillaires qui m’ont donné le sentiment de me déguiser, de jouer à être une autre, j’ai de nouveau les cheveux courts. Je me sens forte. Je me sais fragile, sise sur des bases incertaines. Je me sais prisonnière d’une peur vague et presque silencieuse : j’envie les femmes aux cheveux longs, tous leurs mouvements me semblent inaccessiblement féminins, élégants et souples. Mais je ne suis pas le genre de femme qui sait être femme.

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